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Faire face à la mort – Naibedya 18 et 1, Rabindranath Tagore

Ces deux poèmes (que j’ai tenté de rendre en français) font partie d’un recueil de 100 poèmes, Naibedya, Dialogues avec le Seigneur du Coeur (Dialogues with the Lord of the Heart), de Rabindranath Tagore. Ce recueil a été traduit du bengali en anglais par Shailesh Parekh et publié par A Writers Workshop Saffronbird Book, 2002, Ahmedabad.  Ils évoquent en quelques mots profondément émouvants la manière dont l’être humain peut faire face à la mort en l’accueillant avec la conscience de la présence du Seigneur de la Vie et de l’Univers.

Naibedya 18

Aujourd’hui, tu as envoyé un messager de la mort à ma porte.

Portant ton invitation, il a traversé l’océan et est venu sur ce rivage.

Aujourd’hui, la nuit est sombre et mon cœur est anxieux de peur.

Pourtant, avec une lampe dans les mains, j’ouvrirai la porte et le saluerai humblement.

Aujourd’hui, tu as envoyé un messager de la mort à ma porte.

Avec les mains jointes, je l’adorerai de mes larmes anxieuses.

Je l’adorerai en offrant la richesse de mon cœur à ses pieds.

Exécutant ton commandement, quand il reviendra, laissant mon matin sombre, je m’assiérai dans ma place vide et m’offrirai à tes pieds.

Aujourd’hui, tu as envoyé un messager de la mort à ma porte.

 
Naibedya 1

Seigneur de ma vie, je me tiendrai toujours devant toi.

Seigneur de l’univers, les mains jointes, je me tiendrai devant toi.

Sous ton ciel sans fin, dans la solitude et l’humilité du cœur et les larmes aux yeux, je me tiendrai devant toi.

Dans ton monde aux couleurs bouleversantes et variées, sur les rives de l’océan de l’action, au milieu de tous les peuples du monde, je me tiendrai devant toi.

Quand mon dessein dans ce monde sera servi, ô roi des rois, sans un mot, je me tiendrai seul devant toi.

Rabindranath Tagore et la vision des Upanishads (3)

MayaZimmer

Un autre poème de Tagore cité par Heinrich Zimmer dans ‘Maya, le rêve cosmique dans la mythologie hindoue’, Fayard, qui parle de la quête vers le Divin. Que cherchons nous véritablement, au travers toutes nos poursuites ? A connaître que tout ce qui est ici n’est que Brahman, la réalité, l’Un. Tel le fleuve qui va se perdre dans la mer, dépouillé de son sentiment de séparation et d’isolement, terme ultime du chemin de la connaissance; le voyageur comprend enfin ‘là où prend fin le cours du fleuve’ que tous les noms et formes se résolvent dans l’Un.

‘Toi qui parcours les chemins, où te mènent tes pas?

Je vais à l’aurore me baigner dans la mer,

Le long du sentier planté d’arbres.

Voyageur, où est la mer?

Là où prend fin le cours du fleuve,

Où la nuit fait place à l’aube,

Où le jour bascule dans l’obscurité.

Voyageur, sont-ils nombreux à partir avec toi?

Je ne sais comment les compter.

Toutes les nuits, ils cheminent,

Une lampe à la main.

Tout le jour, ils chantent,

Sur la terre et sur les eaux.’

Heinrich Zimmer cite aussi dans le même chapitre ‘l’Hymne sur l’autre rive du Brahman’ qui semble faire écho à ce poème. Il faut noter que le mot Vishnou signifie ‘cela qui imprègne, est présent en toute chose’. Ce qui semble si lointain et inaccessible est en vérité la réalité de moi-même, de celui là même qui le cherche. La seule distance entre moi et la réalité de moi n’est que cognitive.

‘La rive la plus lointaine et inacessible, c’est Vishnou.

C’est la rive des sans-rivages.

Il est plus lointain et plus grand que les plus grands.

Sa forme est celle de l’Etre Suprême.

Il est la rive du Brahman, la rive la plus lointaine.

Lui, le Seigneur, est le Brahman.

Celui qui est devenu le tout est le Brahman.’

Liens avec le site parent Découvrir le Vedanta :

[1] La vision du Vedanta, Tu es Cela

[2] Articles en pdf; La recherche de la liberté, Faire entrer Isvara dans notre vie, Entrer en relation avec Isvara
[3] La maturité et la connaissance, L’individu et le tout

Rabindranath Tagore et la vision des Upanishads (2)

Deux nouveaux poèmes appartenant à la série de poèmes de Tagore. Ils expriment l’un des thèmes essentiels des Upanishads : la relation que nous avons avec le monde, les autres. Le premier poème, en anglais, donne une image saisissante de vérité des murs par lesquels je m’enferme moi-même à ce qui m’entoure.  Que ma vision étriquée des choses, centrée sur moi-même disparaisse.  Moins de moi-même, moins de ma subjectivité, moins de mes peurs, anxiétés, mon arrogance, etc. qui deviennent autant de murs invisibles mais néamoins tangibles à leur manière, que j’érige entre moi et l’univers. Plus d’objectivité, de présence à ce qui est, à la réalité telle qu’elle est, de clarté, de transparence, d’ouverture.

Mais jusqu’où aller? Faut-il que je disparaisse totalement dans ce processus? Est-ce d’ailleurs possible ? Le poète répond de manière claire dans le deuxième poème: ‘laisse subsister ce peu de moi…par quoi’

‘Celui que j’entoure de mon nom pleure dans ce donjon. Je suis toujours occupé à construire ce mur tout autour ; et tandis que ce mur monte vers le ciel jour après jour, je perds de vue mon essence véritable dans son ombre sombre. Je suis fier de ce grand mur, et je l’enduis de poussière et de sable de peur que le moindre défault ne subsiste dans ce nom ; et avec tout le soin que je prends, je perds de vue ma propre essence.’

‘Laisse subsister ce peu de moi par quoi, je puisse te nommer mon tout. Laisse subsister ce peu de ma volonté par quoi je puisse te sentir de tous cotés, et venir à toi en toutes choses, et t’offrir mon amour à tout moment. Laisse seulement subsister ce peu de moi par quoi je puisse jamais te cacher. Laisse seulement cette petite attache subsister par quoi je suis relié à ta volonté, et par où ton dessein se transmet dans ma vie : c’est l’attache de ton amour.’

 

Rabindranath Tagore (Gitanjali)

Liens avec le site parent Découvrir le Vedanta :

[1] La maturité et la connaissance, Devenir un être humain mature

[2] La maturité et la connaissance, L’individu et le tout

[3] Articles en pdf: Faire entrer Isvara dans notre vie, Entrer en relation avec Isvara  

Rabindranath Tagore et la vision des Upanishads

tagore

J’ai retrouvé des poèmes de Rabindranath Tagore dans mes notes. Je me suis rendu compte qu’ils expriment avec une grande beauté la vision émerveillée de celui qui est conscient de la présence du Divin dans sa vie, dans la nature et en lui-même.

 

Ces poèmes nous donnent des pistes précieuses sur la manière d’intégrer, d’assimiler l’enseignement des Upanishads au sujet d’Isvara, le Divin, qui est manifesté dans tout l’univers et en nous. Il est ainsi possible d’éprouver la présence d’un Etre, auquel je, le monde, l’ensemble des êtres humains sont fondamentalement ‘reliés’ ou en lequel ils sont ‘unis’.

 

Car en réalité, il n’y a qu’un seul véritable Etre qui soit, qui se manifeste sous la multiplicité des formes de l’univers, et qui m’inclut en tant qu’individu. Toutes ces formes sont en perpétuel changement, au sein même de cette intelligence et de ce pouvoir infini, et ne sont jamais séparées de Lui.

 

Pour arriver à cela, ce que nous avons compris grâce à l’enseignement doit s’infiltrer en profondeur à l’intérieur de nous, aller bien ‘au delà’ d’une compréhension superficielle des concepts de cause matérielle-cause intelligente, manifesté-non manifesté, maya, etc. et devenir peu à peu une réalité, un fait. Il n’y a là aucune place pour l’imagination ou l’adhésion aveugle ou forcée à un ensemble de croyances. Mais plutôt un lent travail personnel, un processus de dévoilement, une relation avec Isvara qui se construit patiemment et qui aboutit à une révolution intérieure et silencieuse, avec Sa grâce qui nous accompagne tout du long.

 

Ce type particulier de poésie quand elle s’allie à une l’exposition à l’enseignement est un pont pour voir la présence du Divin partout, dans notre vie. Plus j’y pense, plus je me rends compte qu’il est impossible de faire l’impasse sur Isvara si l’on veut parvenir à la sérénité, la joie et enfin la liberté. Je laisse la parole au Poète !!

 

‘Le même flux de vie
qui coule dans mes veines nuit et jour
court à travers l’univers
et danse en rythmes et mesures.

C’est la même vie qui perce, heureuse,
à travers la poussière de la terre
en d’innombrables brins d’herbes
et qui éclate en vagues tumultueuses
de feuilles et de fleurs.

C’est la même vie qui est bercée dans l’océan
en flux et reflux de naissance et de mort.

Mes membres, je les sens communiquer
avec cet univers de vie
et ils deviennent resplendissants.

Et ce qui fait ma fierté,
c’est ce battement de la vie des origines
qui danse en ce moment dans mon sang.’

Rabindranath Tagore

 

‘Ce jeu qui est le tien

C’est de nous balancer

Au rythme d’une mélodie silencieuse

De nous balancer sur ta balançoire.

Tu nous fais monter jusqu’à la lumière

Et brusquement tu nous précipites

Au fond des ténèbres.

Quand la balançoire remonte

Ce sont des rires joyeux.

Quand elle redescend, ce sont des cris de peur.

Ce trésor qui est le tien

Tu le fais passer de ta main droite à ta main gauche

Et encore et encore.

Assis dans la solitude

Tu rassembles les soleils et les lunes

Et tu les fais tourner sans cesse

Tu les dévoiles et ils sont nus

Puis tu les habilles d’un voile qui nous les cache.

Croyant que les trésors de notre coeur nous ont été arrachés

Nous pleurons des larmes inutiles.

Mais tout est plein et complet

Rien n’a été perdu.

Il n’y a que la balançoire

Sans cesse, qui va et qui vient.’

Rabindranath Tagore (Poème 38, Utsarga)

 

« Lumière ! Ma lumière ! Lumière emplissant le monde, lumière baiser des yeux, douceur du coeur, lumière !
Ah ! La lumière danse au centre de ma vie! Bien-aimé, mon amour retentit sous la frappe de la lumière.

Les cieux s’ouvrent ; le vent bondit; un rire a parcouru la terre.
Sur l’océan de la lumière, mon bien-aimé, le papillon ouvre son aile.

La crête des vagues de lumière brille de lys et de jasmins.
La lumière, ô mon bien-aimé, brésille l’or sur les nuées ; elle éparpille à profusion les pierreries.
Une jubilation s’étend de feuille en feuille, ô mon amour !

Une aise sans mesure. Le fleuve du ciel a noyé ses rives ; tout le flot de joie est dehors. »

Rabindranath Tagore (Poème 59, Gitanjali)

(extrait de la version française, L’Offrande lyrique)

Liens avec le site parent Découvrir le Vedanta :

[1] L’équation Tu es Cela, la cause de l’univers

[2] L’équation Tu es Cela, la nature de ‘Cela’

[3] La maturité et la connaissance, L’individu et le tout

[4] Article en pdf, La vision védique de Dieu