Svadharma et Légende personnelle

Offrande de fleurs à Ganga

Offrande de fleurs à Ganga

Voici des extraits d’un échange récent que j’ai eu avec Julien qui vit à Vancouver, Canada. La question de Julien porte la perspective de la Bhagavad Gita sur le svadharma, ‘mettant l’accent sur le devoir personnel’, et la perspective de ‘l’Occident’, qui met l’accent sur la mission ou ‘sur la vocation unique de chacun’.  

Est-il possible de réconcilier ces deux approches? Autrement dit, l’enseignement de la Gita (et du Vedanta) est-il pertinent pour la société moderne ?

5 Mars 2012 – Julien

Dans la Bhagavad Gita (III.35 et XVIII.47), la notion de svadharma équivaut à celle de devoir individuel, auquel l’individu en quête de réalisation spirituelle doit se soumettre, même s’il doit transcender ses préférences personnelles.

En Occident, cependant, la notion de svadharma est souvent présentée comme équivalent à celle de mission ou de vocation personnelle: chacun doit trouver la manière unique d’exprimer ses talents, au service des autres.

Comment réconcilier ces deux perspectives sur le svadharma, l’une mettant l’accent sur le devoir personnel, l’autre sur la vocation unique de chacun?

Sincères salutations, Julien

08 Mars 2012 – Surya

Je ne vois pas d’incompatibilité entre ces deux perspectives. Pour le Vedanta, le svadharma est une manière dynamique de vivre en harmonie avec l’ordre des choses, en étant éveillé à la présence de notre inter connexion avec les autres êtres vivants. Des situations différentes émergent, se manifestent  chaque instant dans notre vie et nous devons sans cesse faire des choix. Ces choix débouchent sur des actions de notre part et quand mes actions sont alignées avec l’ordre universel du dharma plutôt que dictées par mes envies ou préférences individuelles, on peut dire que j’accomplis mon svadharma.

Plus précisément, chaque situation contient en quelque sorte un script pour l’acteur, un rôle que je dois jouer de manière la plus juste, appropriée possible, en m’aligant sur le dharma. Les situations changent, et mes rôles changent. Quand je suis avec mes enfants, mon svadharma en tant que père est évident de lui-même. De la même manière, je joue aussi les rôles de membre d’une communauté, d’employé ou d’entrepreneur dans une entreprise, au sein d’une nation en tant que citoyen, etc. Les scripts de ces différents rôles ne présentent pas de difficulté à priori et doivent parfois faire l’objet d’une interprétation attentive. Chaque situation si elle est vue de manière objective, me dictent en effet ce qui doit être fait par moi dans le cadre des valeurs éthiques universelles (dharma) ou parfois juste de ce qui est approprié.

Votre remarque sur la notion de svadharma en Occident est juste. En effet, toute la vision du dharma reposait en Inde sur le système des varnas et asramas ie qui avaient chacun leur propre dharma, devoirs. Varna est la division de la société en groupes (brahmana, ksatriya, vaisaya, sudra) qui ont un domaine d’action spécifique (karma) et donc des devoirs (dharma) qui se conforment au tempérament, aux qualités requises pour accomplir ces actions. Les asramas incluent les étapes de la vie, étudiant, maitre de maison, etc. car il est clair que mes responsabilités diffèrent aussi en fonction des étapes de ma vie, au sein même d’un varna. Cette division de la société n’a pas cours en Occident en tout cas sous cette forme. Car ce n’est pas parce que je suis le fils d’un médecin ou d’un avocat que je vais devenir à mon tour un médecin ou un avocat. Mon svadharma qui était clair dans la société indienne ne l’est pas en occident. Chacun est encouragé comme vous le soulignez à trouvez sa vocation personnelle sans obligation de reprendre le métier de sa famille. L’individualisme a en quelque sorte primeur sur l’appartenance à un groupe qui avait ses spécificités, ses devoirs particuliers.

 Dans ce cas et je vous le concède, même s’il n’est pas toujours facile de trouver sa vocation, la notion de svadharma est applicable. Si je suis un danseur par exemple je peux parfaitement inscrire ce métier dans un cadre qui est la recherche de ma contribution à la société. Les formes de cette contribution peuvent varier, je peux donner des cours de danse à des déshérités dans des quartiers difficiles ou donner une partie de mes revenus à ceux qui en ont besoin. Ne pas être juste motivé par ma carrière personnelle ou ma gloire en tant que danseur, mais contribuer à la société à ma manière, en fonction de mes talents et de ma sphère d’influence. L’attitude fait la différence et elle émane d’une certaine compréhension des choses. Un dirigeant d’entreprise aura ainsi comme svadharma non seulement de contenter ses actionnaires et de faire du profit, ce qui est parfaitement légitime et souhaitable, mais aussi de veiller à l’impact de ses actions sur l’environnement, le bien être de ses employés, etc.

Je deviens un contributeur et un véritable participant à la société à laquelle j’appartiens. Je peux ainsi contribuer sous différentes formes car je suis conscient que tout ce que j’ai reçu, mon éducation, mes talents, ma position financière, etc. m’a été donné par la société à laquelle j’appartiens. C’est à dire je reconnais que tant de gens différents, organisations , etc. m’ont donné une chance, m’ont élevé, instruit, etc. et ont compté pour moi à un moment donné de ma vie.

Finalement, pour élargir ce propos, on peut remarquer que la culture Indienne exprime par ses formes religieuses cette vision d’un ordre qui résulte d’une intelligence présente en toutes choses. C’est cela qui fonde mon interconnexion avec le reste de l’univers et ma place au sein du tout. Il y a en effet trois yajnas, prières faites tous les jours pour honorer et signifier mon appréciation mature et objective de ma position au sein de ce tout. J’exprime ma reconnaissance aux pitrus, mes ancêtres, qui ont fait de moi ce que je suis ; les devas, toutes les forces dans la nature qui sont la manifestation de lois physiques, biologiques, etc . émanant de l’intelligence présente dans l’univers qui maintiennent l’infrastructure nécessaire à ma vie en tant qu’individu; et les bhutas, tous les êtres vivants, humains, plantes (source de nourriture, d’oxygène, etc.) qui font de moi ce que je suis, à chaque instant que je vis.

Cette appréciation de ma place en tant qu’individu au sein du tout, qui fonde le svadharma, quand elle est comprise, n’est pas spécifique à une culture donnée car c’est une réalité que je peux comprendre, assimiler et intégrer dans ma vie, où que je me trouve.

Merci Julien pour votre question ! Bien à vous, Surya

23 Mars 2012 – Julien

J’apprécie que vous souligniez que le svadharma est une manière dynamique de vivre sa vie, en étant en harmonie avec l’ordre des choses. Si je comprends bien, la vie nous propose constamment des occasions de choisir les actes appropriés; c’est dans la mesure où l’on choisit une action alignée sur le Dharma (l’ordre universel) plutôt que sur nos préférences (lesquelles peuvent justement contredire le Dharma), que l’on actualise notre svadharma. Cette lecture me semble consistante avec les enseignements de la Bhagavad Gita. Comme vous l’écrivez, chaque situation contient un script pour l’acteur, lequel ne présente pas de difficulté à priori. J’en déduis que ce sont nos attitudes intérieures et notre subjectivité à l’égard du script (résistance, jugement, préférences, etc.) qui engendrent notre souffrance. Ainsi, il est vrai, lorsque la situation est acceptée telle qu’elle est, objectivement, l’action requise s’impose naturellement. Ceci correspond pour l’essentiel à la vision traditionnelle du svadharma.

En Occident, comme vous le soulignez, cette vision traditionnelle du svadharma a également cours (sinon, elle ne serait pas universelle, simplement locale et temporaire) mais elle est brouillée par l’accent mis sur la liberté de choix individuel. Vous resituez alors le svadharma sur le plan de la vocation personnelle, laquelle doit s’exprimer en harmonie avec la société, dans un désir de contribuer positivement à la vie des autres. Il n’est ainsi nullement question de vivre égoïstement. Vivre son svadharma, c’est apporter sa contribution unique à la société, dans le respect de ses obligations et de ses devoirs envers les autres (interconnexion) d’une part, de ses talents innés et de sa nature propre d’autre part.

J’avoue que l’équation n’est pas simple à résoudre. Autant au quotidien il est possible et souhaitable de vivre en harmonie avec les défis proposés par la vie et y apporter les solutions éthiques qui en découlent, autant par moments c’est beaucoup plus difficile (à l’image du découragement d’Arjuna). Il y a tant de gens qui font de leur mieux et s’acquittent de leurs devoirs honnêtement, tout en ayant le sentiment de passer à côté d’eux-mêmes, de leur vocation. Ils ne sont pas épanouis. Est-ce que leur souffrance est liée à un manque d’acceptation (ou de surrender) à l’ordre des choses ou est-il l’expression d’un déficit dans l’accomplissement de leur svadharma (lequel recouvre, si je comprends bien, à la fois les obligations envers les autres et envers sa nature propre)? Le fait même de parler de vocation n’est-il pas un luxe car cela n’a rien d’universel: tant de gens sont condamnés à des existences de survie et de dur labeur.

Merci pour à nouveau pour votre excellente réponse.

Amitiés, Julien

Pour en savoir plus sur le Vedanta

1. Voir les vidéos 14 et 16 de la série de 23 vidéos sur l’enseignement de la Bhagavad Gita par Neema Majmudar disponible sur Youtube avec des sous-titres en français.

Vidéo 16 : L’action comme offrande rituelle

Vidéo 14: Le Yoga de l’Action (karma yoga)

2. Voir la Série de 4 vidéos Sagesse et Art de vivre selon la Bhagavad Gita par Surya Tahora en français sur Youtube.

3. Sur le site ‘Le Vedanta, Découvrir ce qui est’

Voir les pages: Devenir un individu mature ; L’individu et le tout 

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