Esprit, conscience, sentiment de je et soi

Illustration 3D cerveau humain - Source Wellcome Images

Illustration 3D cerveau humain - Source : Wellcome Images

Une des questions les plus fascinantes à laquelle les neurosciences tentent de répondre depuis leur début dans les années 1970, dans leur quête du fonctionnement de l’esprit humain, est celle de la conscience. En particulier comment expliquer le sentiment de je ou la conscience de soi? Longtemps réservé au domaine de la philosophie, ce phénomène s’étudie maintenant en laboratoire grâce à des techniques diverses dont l’imagerie cérébrale et sur les observations de la pathologie clinique. Les résultats expérimentaux de cet immense champ d’exploration commencent à livrer leurs premiers modèles et théories sur le fonctionnement de la conscience au travers de ses multiples manifestations et ses perturbations.

J’ai découvert un dossier brillant intitulé ‘La conscience vue par les neurosciences’ par Jean-Paul Baquiast et Christophe Jacquemin à ce sujet. Les auteurs ont réussi le tour de force de présenter de manière succinte un récapitulatif des théories de la conscience et du moi conscient sur la base de leurs notes de lectures d’ouvrages de scientifiques comme Gerald Edelman [1], Antonio Damasio [2], [3] [4] , Chris Frith [5], Lionel Naccache [6], etc. Je vous laisse découvrir le contenu de leur site http://www.automatesintelligents.com/echanges/2008/dec/conscience.html.

Afin de pouvoir évoquer dans  des billets ultérieurs d’éventuels rapprochements entre les neurosciences et le Vedanta, et en précisant à l’avance que leurs domaines premiers d’investigations sont distincts, je vous propose de commencer par exposer ce que le Vedanta dit de la relation entre le soi ‘védantique’ (sujet que n’aborderait jamais un scientique) et l’esprit humain et la définition qu’il donne de l’ego ou du sentiment de soi (sujet abordé par les neurosciences et le Vedanta). Le texte qui suit est une traduction personnelle en français d’extraits d’un article de Swami Dayananda Saraswati intitulé ‘The psychology in Vedanta[7].

Question : Pourriez-vous décrire la relation entre le soi (self) et l’esprit (mind) et définir pour nous de quelle manière ces termes sont compris dans le Vedanta?

Swamiji: Dans le Vedanta, nous avons des mots comme  indriyâni, manah, buddhi, cittam, et ahankârah. Je vous propose de commencer par ces termes puis à partir de là, d’en venir à ce que nous comprenons par esprit, etc. Les cinq sens de la perception (indriyâ ou indriyâni) sont l’ouie, le vue, l’odorat, le goût, et le toucher qui est distribué sur tout le corps.

Nous avons ensuite la faculté de pensée qui est derrière ces cinq sens. Cette faculté de pensée est sous la forme de modifications de pensée ou de cognition, que nous appelons vrtti. Vrtti est une pensée, des pensées, des cognitions ou des formes de pensée. Nous définissons plus en avant vrtti par ces trois catégories ou types, bien qu’il y en ait de nombreux autres. Le premier est mana, puis buddhi, et le dernier est citta. Nous définissons ainsi les vrttis sous la forme de leurs trois manifestations. Mana désigne généralement le mental (mind).  Les émotions, désirs, doutes, et les oscillations et vacillations de la pensée entrent dans la catégorie de mana. Il y a ensuite un autre type de pensées qui inclut une réflexion volontaire ou délibérée. Quand il y a de la résolution, volonté, ou une décision, nous appelons cela buddhi. Les processus de raisonnement et d’inférence, etc. entrent tous dans cette catégorie. Il y a ensuite la mémoire et la capacité d’extraire les données de la mémoire que nous appelons citta.

Ainsi, ces trois ensemble – mana, buddhi, et citta – portent le nom d’antakarana (littéralement ‘instrument interne’) ou, en général, l’esprit. Celui qui possède l’esprit est l’ego ou le ‘je’ (aham). Aham est l’individu-la pensée de ‘je’ ou celui qui emploie l’esprit. Par conséquent, l’ego est le sentiment de ‘je’ (ahankâra), le sentiment d’être un individu. Tout sentiment d’appartenance, d’être un sujet connaissant, un sujet expérimentant ou jouissant, un sujet agissant ou un acteur appartiennent tous à aham.

Nous voyons l’ego par l’intermédiaire de l’esprit (mind), la buddhi, citta et le corps ou les sens. Quand vous êtes en relation avec le monde extérieur, votre vision de vous-même est que  « Je suis le fils de… ; je suis la fille de …; je suis un mari ou je suis une épouse ». Quand vous vous regardez d’un point de vue extérieur, c’est l’ego. Nous donnons une définition de l’ego seulement à partir de différents points de vue.

Le Vedanta ne voit pas l’ego comme une entité indépendante qui serait dénuée d’identification avec d’autres objets relationnels comme le corps physique, la respiration (prâna), les cinq organes des sens, le mental (mana), l’intellect (buddhi), et la mémoire (citta). Où est l’ego sans identification avec l’un de ces objets? L’ego doit s’appuyer sur une chose ou une autre. L’ego lui-même consiste en la somme des mémoires ou expériences du passé (samskâras), de nos tendances individueles ou prédilections, etc. qui, prises ensemble, constituent une personne différente de toutes les autres. Il est également variable et ne reste jamais le même. A cet instant c’est un ego heureux, puis un ego confus, ou un ego avec une certaine clarté. Et en référence à certains faits, l’ego est lucide et clair mais en référence à d’autres, il n’est pas aussi clair. Il est aussi parfois conditionné par l’inconscient personnel (kasâya). Notre vie émotionelle tout particulièrement, et parfois la réponse de l’ego au monde dépend de son inconscient ou kasâya. Cela inclut ses connaissances, ses souvenirs, son éducation et aussi la culure, la société, et ainsi de suite. Cet ego inclut tous ces élements.

[Question : Qu’en est-il de la relation entre l’ego et le soi (védantique)?]

Swamiji: L’ego (ahankâra) est donc ce qui semble être nous-même ou le soi. Le Vedanta examine plus en avant si cet ego peut être réellement le soi, car dans le sommeil profond, vous n’avez pas de sentiment de soi, d’ego. Mais pourtant, vous vous rendez compte que vous êtes bien là. Cela veut dire que vous êtes capable de faire la relation entre ce sommeil et de dire ‘mon sommeil’ lorsque vous dites au réveil, « J’ai dormi comme une souche », etc. Vous étiez là dans le sommeil profond, n’est ce pas vrai?

Ainsi, j’étais là avant le sommeil, je suis là après, et aussi pendant le sommeil. C’est là une manière de le dire. D’une autre manière, vous pouvez aussi dire,  « J’étais conscient de mon sommeil . » « Je dormais » est une expérience. « Je dormais bien » est une expérience. Le fait que « Je n’ai rien vu de particulier pendant que je dormais profondément » est aussi une expérience. Donc, dans le sommeil profond, j’étais là. Dans un moment de joie, je suis là. L’ego que je connais-l’individu, le ‘je’, le soi avec lequel je suis familier -lui n’est pas là.

Par conséquent, de divers points de vue, quand vous examinez ce que le soi est, le Vedanta dit , « L’ ego est le soi, le soi n’est pas l’ego ». Le soi est ce qui est invariable dans toutes les situations[8]. Que vous ayiez des doutes ou que vous éprouviez une émotion, que vous réfléchissiez à un sujet ou ayiez une pensée délibérée ou preniez une décision, que vous vous rappeliez des évènements du passé, c’est le soi qui est invariable dans toutes vos expériences. Dans toutes les situations, une chose est présente, et cette chose est que vous êtes présent. « Je suis » est présent car ce sont là toutes des expériences qui sont insérées, contenues dans le soi. Le soi qui est présent dans toutes ces expériences est le soi intemporel, éternel [9].

Le Vedanta dit que le soi est conscience en tant que telle, ou ‘pure’ conscience. Alors que l’ego est conscience, la conscience apparaît comme étant variable dans l’ego. Ce que l’ego est, et ce dont l’ego est conscient de, sont tous deux le même soi. Ainsi l’esprit est le soi. Le mental est conscience. Chaque pensée est conscience. La pensée de « je » ou l’ego aussi est conscience. La cognition de tout objet est conscience. Quand l’esprit pense à un arbre, la pensée de  l’arbre est conscience. La conscience est donc invariable et elle est le soi[10].

Cette conscience qui n’est autre que le soi a-t’elle une relation avec l’esprit? Et quelle est la nature de cette relation? En réalité, elle n’est pas reliée à l’esprit ou à la pensée. L’esprit est relié au soi seulement dans le sens où l’esprit est le soi;  l’esprit n’a pas d’existence indépendante ou séparée du soi. Mais le soi n’est pas l’esprit.Tout comme cette table est purement et simplement bois et n’est jamais séparée du bois, tandis le bois n’est pas simplement la table.  Le bois continuera à exister même quand la table cessera d’exister. C’est là la relation entre ce qui est et ce qui semble être[11].

Notes

[1] Notes de lecture http://www.automatesintelligents.com/biblionet/2004/aout/edelman.html

Plus vaste que le ciel. Une nouvelle théorie générale du cerveau, Gerald M. Edelman, Odile Jacob sciences 2004
Traduction française (Jean-Luc Fidel) de Wider than the sky, The Phenomenal Gift of Consciousness,
Yale university Press, 2004

[2] [3] Notes de lecture http://www.automatesintelligents.com/biblionet/2000/nov/A_Damasio.html

L’erreur de Descartes, Antonio Damasio, Editions Odile Jacob 1995 – Traduction française de « Descartes’ Error Emotion, reason and the human brain » – Putnam and sons 1994

Le sentiment même de soi, Antonio Damasio, Editions Odile Jacob 1999
Traduction française de « The feeling of what happens. Body and emotion in the making of conciousness » -Harcourt 1999

[4] Notes de lecture http://www.automatesintelligents.com/biblionet/2003/sep/damasio.html

Spinoza avait raison, Antonio Damasio, Odile Jacob 2003 – Traduit de Looking for Spinoza (Harcourt Ed.)

[5] Notes de lecture http://www.automatesintelligents.com/biblionet/2007/juil/frith.html

Making up the mind, How the Brain Creates our Mental World, Christopher D. Frith – Blackwell Publishing 2007

[6] Notes de lecture http://www.automatesintelligents.com/biblionet/2007/jan/naccache.html

Le nouvel inconscient – Freud, Christophe Colomb des neurosciences, Lionel Naccache,  Odile Jacob 2006

[7]Voir et Télécharger l’article complet en anglais en pdf  Psychology in Vedanta

[8] On aura compris que la conscience dont le Vedanta parle n’est pas l’équivalent de la conscience des neurosciences. Elle n’est pas la conscience de l’état de veille, du rêve ou du sommeil profond;  elle n’est pas la conscience primaire ou la conscience supérieure. Elle n’est pas non plus l’absence de conscience. Elle n’est pas le résultat d’un processus neuro-physiologique mais est ce qui est invariablement présent au sein même de tout le fonctionnement de l’esprit. La conscience est pour le Vedanta ce qui est la nature essentielle de ce qui est conscient ou inanimé, du temps et de l’espace, et de tout ce qui est dans l’univers. La conscience n’est donc pas une entité ou un processus confiné dans le corps ou le cerveau. Les mots employés dans les Upanishads en sanskrit pour désigner cette conscience sont chit (dans sat chit ananda) ou jnânam (dans satyam jnânam anantam). L’emploi du mot  ‘conscience’ peut ainsi dérouter l’étudiant. Ce qu’il faut saisir ici, c’est que le Vedanta n’a pas d’autre choix que d’utiliser des mots connus tels que conscience (chit, jnanam) et existence (sat, satyam). Mais son intention est de nous faire voir quelque chose au delà du sens littéral que nous attribuons au mot conscience et existence. Dans ce but, le Vedanta écarte le caractère limité dans le temps et l’espace qu’évoquent pour nous ces mots, existence ou conscience, par des négations. Dans le même temps, il suggère, pointe vers le sens implicite des mots, pour révéler ce qui est la réalité illimitée (anantam ou ananda) de toute chose. Voir à ce sujet dans le site une explication détaillée du rôle de l’enseignant et de la méthodologie d’enseignement

[9] Télécharger depuis le site parent du blog l’article en pdf, Définition de la conscience par Swami Dayananda

[10] Pour en savoir plus, voir L’équation Tu es cela et La nature du soi dans le site parent du blog

[11] Pour en savoir plus sur cette relation , voir La clé du vedanta, satyam et mithya dans le site parent du blog et un article en pdf, la réalité selon le Vedanta

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s